samedi 20 novembre 2010

adapting for distortion, 2.repulsion and haptic

Une scène, un homme, du blanc. Au loin, un sifflement.Vous savez, celui du minitel laissé allumé, à moins que ce ne soit la télé? Puis parasitage, des interférences mal contrôlées, ondes amplifiées: tout se brouille. Comme si, les présupposés aux dommages corporels pas tout à fait avérés, se trouvaient, là, exagérément symptomatisés, sur l'homme, son corps. Au point de faire de ce corps un jouet, un robot téléguidé. Et le corps se tord, se distord, s'atrophie. Traversé par des influx électriques vénales, il bouillonne, d'ondes, de champs, partout. Il va exploser, s'effacer que dis-je, se télé-exporter. Et plus rien ne sera.

Une scène, trois hommes, du blanc. Une musique électro-magnétique, pointue, elle sautille. Les corps sont élastiques. Non, ils n'ont plus de maître; comme possédé, ils se perdent. Saccagés, désarticulés, un dédale de mouvements saccadés: une réponse inter et intra corporelle à ce stimuli électronumérique ondulant aléatoirement. Ensembles, ils divaguent, font des vagues, pauvres épaves. Mais, sitôt repris le bruit, leur danse stochastique s'intensifie: ils ne peuvent sortir de cette aliénation.

Une scène, un homme, de la couleur. Du bleu, du rouge, du jaune. La musique est lunatique, aux humeurs kaléidoscopique: pauvre corps qui se laisse surprendre! Encore, ici, il n'a pas d'âme, simple artefact. Une enveloppe tactile. La couleur est maîtresse, elle dompte, tire les ficelles de sa marionnette de ses pouvoirs stéréoscopiques. Puis les ténèbres, tout est fini, parti.

Génie. Génie du corps, génie du son et de la lumière. Du vide dans des pleins, de l'abstraction dans le visuelle: la réalité augmentée de Hiroaki Umeda.

mercredi 27 octobre 2010

Portrait rond

Il y a de ces films qui ne vous laissent pas partir, qui vous donnent un petit chose pour la route. Une fraction d'essence pour ne pas dire le souffle d'un détail. Peut-être à force d'identification? Non, ce n'est pas le moi ni le corps en entier que vous vous approprier. Non, c'est uniquement de petits gestes, souvent imperceptibles, tel que le mouvement des yeux, une façon de regarder, de fermer, d'ouvrir les paupières, une œillade ou l'indiscernable mimique. Toutes ces infimes agitations de l'esprit qui érigent la quintessence des charmes et attraits des corps imparfaits.

Instinctivement, vous les jouer pour vous. Une véritable "retro" réincarnation d'indices phénotypiques que je qualifierai de murakamiens (seul le personnage d'un roman de Haruki Murakami est capable de percevoir de telles subtilités dans la gestuelle féminine). Mais surtout, vous êtes certain que les autres vous regardent comme on l'a regardé, vous, dans ce rôle subtilisé. Et vous l'êtes doublement: par les personnages du film réintroduits par vous même dans la réalité et par les spectateurs, dans la rue, en chacune des personnes que vous rencontrez.

Oui, Lea Saydoux est actrice à produire ce genre de chose. Dans Petit tailleur, elle joue cette actrice un peu folle et neurasthénique qui s'immobilise et se décontracte l'espace d'une mesure ou deux de temps strié de blanc. D'une froide et lointaine beauté, innocente et tragique, avec ces sourires gênés, ses cheveux décoiffés, ses soulier et sa façon de fumée. Elle y donne plus qu'un personnage, elle donne un visage, son visage.

Une vérité est vérifiée: "Nous sommes une matière qui épouse toujours la forme du premier monde venu" (l'homme sans qualité, Robert Musil). Le monde qu'une actrice a bien voulu nous donner. Dans ce genre de situation, on finit par se demander si le corps n'est pas autre chose qu'une simple hypothèse, l'hypothèse même de l'existence du corps. Si les sensations fonctionnaient toutes seules, exactement comme l'histoire du garçon amputé de la jambe qui ressent le souvenir de démangeaisons aux orteils de cette même jambe coupée? La sensation d'un corps que l'on pourrait changer, à son gré.

PS: je me suis permise un "vous" mais n'y voyez que moi si cela ne convient pas

samedi 9 octobre 2010

Nÿa

Vert caca-d'oie. Une omniprésence. Un parterre, une table, un lit, du linge de maison. J'étais loin d'imaginer qu'une telle teinte pouvait avoir un si large panel de déclinaison. Surtout ne pensez pas qu'il suffirait d'un intérieur aménagé avec force de subtilité (par un jeu d'affiches de poneys évidement) pour nuancer ce vert-d'âtre. Non, cette vicieuse couleur absorbe tout, en véritable trou d'oie au gavage infini! D'accord, je conçois qu'un discret concurrent tente de la dépasser: le gris, du gris crème campus au gris bois flottant, du pâle et terne gris asphaltien, au gris coquillage ou chardon des pâturages. Charmante alternative, n'est-ce pas? Mais, au grand hélas, ce vert anatidéen diarrhéique demeure le cryptochromisme préféré de Villermé.

Résidence Villermé, entre 9m² de feuille de papier, avec ses voisins âgés (frôlant la sénilité (cessité?) pour certains) furtivement happés par les murs dès l'arrivée d'un étranger et décapsuleur invétérés de bouteilles de shampoings. Ses prises de terre chevrotantes qui vous restent dans les mains, sa baignoire sabot de cheval où prendre une douche devient un véritable exercice d'acrobatie, son placard chauffant (à défaut du reste) et, pour couronner le tout, sa lancinante odeur de riz mijoté. Des locaux, plus sinistres que glauques,
d'un suffocant ennui, d'une étroitesse d'esprit, au point que devenir misanthrope, acariâtre ou même bileux ne m'étonnerait point (vais je finir comme Des Essaintes? Au secours!).

J'arrête ici la déflagration, il s'agit de relativiser: n'est-ce pas le propre de sa condition d'étudiant que d'être trop plein de choses accumulées dans un endroit trop vide d'espace? Que de contrebalancer ce fadasse environnement avec brimborion et calembour d'esprit? Un tout en un, une vie dans une poignée de main. Oui, je dirais un quelque chose d'alchimiste. C'est comme le café, d'en aimer uniquement l'odeur.




mercredi 29 septembre 2010

Maisdare in blue

Le Bleu, ce bleu, à nouveau, j'y reviens. C'est inévitable, puisque tout est bleu. Un indubitable recommencement, à croire que je finis toujours par revenir au même point, "comme un bateau au gouvernail tordu". Il en a fallu peu, un simple visionnage de Mulholland Drive. Et sa clé bleu, sa boîte bleu, l'embout du haut-parleur de Adam Kesher sur le tournage bleu, la hiératique spectatrice de la première logée coiffée d'une perruque bleue, et la scène finale, celle d'un Silencio illuminée de bleu. Bleu, du désir de la mort, véritable conciliateur capable de faire apprécier la violence de cette dernière sous la douceur du rêve. Kundera, je le rappelle, l'avait déjà dit "la douceur de la mort a une couleur bleue". Les Adam Kesher l'ont bien compris, eux aussi, et l'ont même entrepris (ici)

Et donc, ce bleu, a repris son apparente ubiquité dans ma vie. A nouveau, je le vois, partout:
Wangechi Mutu, et ses nattes bleues ,Yves Saint Laurent, et sa Villa Majorelle à l'élégant crépis bleu, ou encore, ceci:


Là, c'est à vous de deviner. Un indice: rêvez bleu.


Tout est bleu. (jeudi et o aussi)

jeudi 23 septembre 2010

"Survivre, après tout, c'est sans cesse recommencer à vivre"

En ce mois de septembre estival, il se pourrait que le film documentaire supplante de loin le reste de ses commilitants à l'affiche. Certes, Les amours imaginaires de Xavier Dolan et l'Homme au bain de Christophe Honoré (tant attendus par moi-même) ne sont pas encore sortis, mais ils attendront octobre pour être jugés. Voici donc les sélectionnés:

Entrecoupé par le suivi de la vente de sa collection privée, Pierre Bergé raconte, par bribes, ce qui fût l'étoffe d'un génie. D'un génie, j'aurai tendance à dire comme ce qui caractérise tout génie, au psychique extrêmement fragile, d'une intense sensibilité. Visionnaire d'une époque "Avant Turner, il n'y avait pas de brouillard sur Londres" , tout est dit. Mais, loin d'être un simple portrait, c'est la révélation d'un soutient, véritable pilier de l'ombre qui surgit: celui d'un amour fou qui a tout permis.
_ un idéal de bonheur?
_ un lit, bien rempli.
_ une mort parfaite?
_ dans ce même lit...bien rempli (sourire, celui d'un enfant qui ne sait pas mentir après une grosse bêtise).
Les réponses d'Yves Saint Laurent au questionnaire de Proust.
J'eus l'impression de voir Sagan...
"Un savant contraste entre sublime (des demeures, des créations, des collections) et dépression qui fait tout le sel de ce film émouvant". Très bien dit!

Montage de plans documentaires, d'archives et d'extraits de films par le jeu d'un judicieux entremêlement de récit à la fois historiques et humains, c'est le portrait d'Enzo, récidiviste forcené aux moustaches à la Wallenstein, et sa compagne transsexuelle Mary, qui remonte à la surface, comme deux naufragé de la ville de Gênes. Leur histoire, ou plutôt le combat d'une vie, d'un amour fou, là aussi. Images Godariennes en plan coupé, une voix-off. Celle-ci, de son ton cassé et sirupeux, semblable à celle d'un petit enfant debout devant la fenêtre qui regarde la pluie tomber, s'insinue par bribes interposées: la magie du verbe, celui d'un livre publié en 1892 par un certain Gaspare Invrea, La Bocca del lupo. Il nous parle des exclus, des exclus de Gênes. «Enzo, c’est la douceur d’un enfant dans le corps d’un géant» voici ce que Mary cherche à nous prouver, sur une toile au fond d'un bar, entre le crépuscule et l'aurore: L'Eau à la bouche de Gainsbourg.


«Au-delà des apparences» en lingala, la langue dominante à Kinshasa. Oui, cette bande dégantée de paraplégiques musiciens on the road est à des années lumières de notre monde labellisé. Pourtant, sur l'asphalte ils peuvent dormir, ravager par le feu peuvent être leur maison, rien n'arrêtera leur désir d'ascension, la voix de la musique afro se portera "Trés trés fort!". Un exemple de vitalité, plus qu'une image de persévérance et d'espoir, une leçon de vie, en somme. Il faudra distingué le remarquable Roger, le petit garçon au satongé, capable de tirer toute la gamme d'une guitare à une corde fabriquée à partir d'un bout de bois et d'une boîte de lait en conserve.



dimanche 19 septembre 2010

Avoir une robe couleur du temps

Aujourd'hui, je vais vous conter trois de mes plus insolites expériences parisiennes, que j'ai eu la chance de découvrir en une même semaine, une semaine "soliloquée" : péniche-boîte de nuit, temple japonais-cinéma et caserne-théâtre renaissance italienne.


Je marche sur le quai, il fait nuit. Au loin, j'aperçois sa grosse cheminée rougeoyante dont les reflets irisés sur l'eau me regardent dans le noir. Traversant le ponton, croisière d'un soir? Je m'accoutume peu à peu à l'obscurité: je cherche où poser mes pieds. Une puis deux, cinq! j'ai trouvé leur repère, les chaussures bout-pointues vertes pommes pullulent sur le navire-feu et je me dis que cela irait fort bien avec mon attirail égouttoir-porte-savon.
Arandel fait son entrée. Un brin déganté ces avant-gardiste tutti-strumenti! Je suis là où tout est immobile et attend. Puis quelque chose monte, de plus en plus haut, le beat se répand à petits pas à l'intérieur du corps, tel le faisceau d'un scanner qui vous ausculte. D'un seul coup, un vacillement m'emporte, est ce la musique? Le bateau semble vouloir s'harmoniser avec le tempo, le planché oscille, d'imperceptibles remous accentuant le feeling musical. L'ensemble du système air est en transe"I understood how to feel the air, how not to just breathe the air, but to feel the air." comme dirait Derrick May.
Pour la deuxième fois, me voilà prise pour une anglaise (ou irlandaise?), gardiens des vestiaires pourquoi? Le batofar déteindrait-il sur moi de par ces origines (le Batofar était un bateau-feu irlandais)? Il se fait tard, le mal de mer, l'alcool peut-être, la fatigue sûrement. Le weed carrier du bateau (qui se trouve être un membre des Heretik System) me raccompagne jusqu'au bout de la nuit (Châtelet), dans Paris, nous marchons, il fait nuit. Il paraîtrait que je suis une fille "précieuse": "avec toi, seules deux alternatives sont possibles: pour une nuit ou bien c'est le mariage". Ce soir, ce sera le mariage ou rien. Ce fût rien. Le Noctilien me prit dans ses bras, et me berça, de cette mélodie jaillissant du plus profond de mon enfance, celle qui fût ma toute première expérience radio, dans un bus, à Orléans. Et qui à chaque fois me revient, en voiture ou en train, remémorée par l'infinité des sons qui jaillissent mêlés au vent sur la route des vacances.


Surgit au coin de la rue: vous êtes rue de Babylone. Cinéma baroque, quelques mysticités s'en émanent, serait il possèder par les dieux? Saupoudré d'une fine couche de poussière, telle une machine à remonter le temps, il semble parachuté, ici, tout droit sortie d'un Japon appartenant à l'ère Meiji. D'un exotisme rare, on s'y croirait. Pour respecter cette ambiance sacro-sainte, c'est un film asiatique qu'il faut y voir, un film d'une profonde légèreté, d'une délicatesse épurée, s'apparentant par sa forme aux estampes de ce dernier. Poetry.


Ancienne caserne, puis théâtre-bouffe, caché par une façade typique du nord parisien, un théâtre renaissance italien, dénudé. Comme si la dernière phase de restauration ne fût jamais achevée: de la pierre brute, des traces de peinture, un palimpseste murale. Quelques dorures subsiste, et on ne peut s'empêcher de penser à Klimt et à son goût pour les petites projections dorées de certains de ses tableaux. Puis, monsieur le singe-homme, à moins que ce ne soit monsieur l'homme-singe, entre en scène. Dénaturé, il n'est pas homme mais ne sera plus jamais singe. La seule liberté, c'est l'absence de conscience. Voilà ce qu'il faudra retenir de ce discours, mesdames messieurs les académiciens. Acrobate prodigue, corps désarticulé, la démonstration s'effectue à force de bananes et de Rhum. Je dis bravo!


Que cela soit clair, tout individu se permettant une comparaison avec le baron de Münchhausen sera jeter nu dans un trou à sangsues en offrande au Poisson-griffus, notre dieu tout puissant!

mercredi 15 septembre 2010

l'homme, "c'est du temps à deux pattes"

Le voyage de Chihiri. Poème en prose, épopée foisonnante, conte philosophique, véritable traversée du miroir onirique et romantique signée par Hayao Miyazaki. Mais comment expliquer le pourquoi du comment du merveilleux réalisme qui s'en dégage? A l'aide d'un Banh Bao bien sûr! Vous savez cette délicieuse brioche vapeur au porc. A ce jour, je n'ai de cette brioche qu'une unique expérience gustative. Mais cela a suffit pour me replonger dans l'univers de Chihiro. Notamment dans un passage qui se révèle être d'une extrême intensité psychologique.


C'est le moment où, consciente de la perte de ses parents et de l'inquiétante étrangeté du monde dans lequel elle se trouve, Chihiro se met à pleurer, désespérée près de Haku. Celui-ci, d'une conscience presque trop salutaire pour son chagrin, lui propose avec fermeté une brioche ovoïdale d'une blancheur immaculée.
Chihiro accepte et commence doucement à la manger. Puis ses bouchées s'agrandissent, si bien qu'on pourrait croire qu'elle essaie d'avaler un énorme coussin en une fois. A ce moment là, de grosses larmes perlent de ses yeux et roulent immanquablement le long de ses joues bombées.

C'est ce moment précis, de la brioche qui engendre les larmes. De la consistance de cette dernière. De l'onctuosité qui s'en émane. Aussi moelleuse qu'un canapé Togo, hymne à la paresse, dans lequel on s'affalerait volontiers en rentrant du boulot. Rien que de la regarder manger, on sent un réconfort physique qui se propage dans tout le corps. Justement, ce réconfort engendré par l'aspect visuel de cette brioche ne serait-elle pas le reflet du réconfort psychique que son ingurgitation procure sur Chihiro? Et on touche ici le point clé du travail de Myazaki.

Miyazaki a effectivement la caractéristique d'avoir un dessin organique, où la texture des choses est visuellement palpable (souvenez vous du chabus dans Mon Voisin Totoro!). Une sorte de viscosité dans le dessin. Comme si un agent texturant y avait été incorporé. Au même titre que le jeux des tiges de bambous sur le dos des bàn-bàn dans les campagnes chinoises, tout l'équilibre de ces films en dépend. Un véritable plaisir stéréoscopique comme dirait Ernst Jönger.
"Je goûtais à ce spectacle d'un des plaisir les plus rares qui soient, celui qui met en jeu des sensations que je nommerais stéréoscopiques. Le ravissement éveillé par une telle couleur repose sur une perception qui embrasse bien d'avantage que la pure couleur. Il s'y joignait dans ce cas particulier quelque chose qu'on pourrait appeler la valeur tactile de la couleur, une sensation d'ordre épidermique évoquant agréablement la pensée d'un contact."

La magie de Myazaki. Surtout pour ceux, comme moi, dont la prévalence d'un objet sur un autre (alimentaire ou pas) se situe dans ses attributs de texture bien avant ceux de goût ou de couleur.

Et Haku dont je ne peux à chaque fois m'empêcher d'être amoureuse (lui aussi, il est plus que "touchant").